Zarathoustra 65 | La sangsue

La sangsue

Qui que tu sois, répondit, toujours avec colère, celui que Zarathoustra venait de heurter, tu t’approches encore trop de moi, non seulement avec ton pied, mais encore avec ta parabole !

Regarde, suis-je donc un chien ? » — et, tout en disant cela, celui qui était assis se leva en retirant son bras nu du marécage. Car il avait commencé par être couché par terre tout de son long, caché et méconnaissable, comme quelqu’un qui guette un gibier des marécages.

« Mais que fais-tu donc ? » s’écria Zarathoustra effrayé, car il voyait que beaucoup de sang coulait sur le bras nu. — « Que t’est-il arrivé ? Une bête malfaisante t’a-t-elle mordu, malheureux ? »

Celui qui saignait ricanait toujours avec colère. « En quoi cela te regarde-t-il ? s’écria l’homme, et il voulut continuer sa route. Ici je suis chez moi et dans mon domaine. M’interroge qui voudra : je ne répondrai pas à un maladroit. »

« Tu te trompes, dit Zarathoustra plein de pitié, en le retenant, tu te trompes : tu n’es pas ici dans ton royaume, mais dans le mien, et ici il ne doit arriver malheur à personne.

Appelle-moi toujours comme tu voudras, — je suis celui qu’il faut que je sois. Je me nomme moi-même Zarathoustra.

Allons ! C’est là-haut qu’est le chemin qui mène à la caverne de Zarathoustra : elle n’est pas bien loin, — ne veux-tu pas venir chez moi pour soigner tes blessures ?

Tu n’as pas eu de chance dans ce monde, malheureux : d’abord la bête t’a mordu, puis — l’homme a marché sur toi ! » — —

Mais lorsque l’homme entendit le nom de Zarathoustra, il se transforma. « Que m’arrive-t-il donc ? s’écria-t-il, quelle autre préoccupation ai-je encore dans la vie, si ce n’est la préoccupation de cet homme unique qui est Zarathoustra, et cette bête unique qui vit du sang, la sangsue ?

C’est à cause de la sangsue que j’étais couché là, au bord du marécage, semblable à un pêcheur, et déjà mon bras étendu avait été mordu dix fois, lorsqu’une bête plus belle se mit à mordre mon sang, Zarathoustra lui-même !

Ô bonheur ! Ô miracle ! Béni soit ce jour qui m’a attiré dans ce marécage ! Bénie soit la meilleure ventouse, la plus vivante d’entre celles qui vivent aujourd’hui, bénie soit la grande sangsue des consciences, Zarathoustra ! » —

Ainsi parlait celui que Zarathoustra avait heurté ; et Zarathoustra se réjouit de ses paroles et de leur allure fine et respectueuse. « Qui es-tu ? Demanda-t-il en lui tendant la main, entre nous il reste beaucoup de choses à éclaircir et à rasséréner : mais il me semble déjà que le jour se lève clair et pur. »

« Je suis le consciencieux de l’esprit, répondit celui qui était interrogé, et, dans les choses de l’esprit, il est difficile que quelqu’un s’y prenne d’une façon plus sévère, plus étroite et plus dure que moi, excepté celui de qui je l’ai appris, Zarathoustra lui-même.

Plutôt ne rien savoir que de savoir beaucoup de choses à moitié ! Plutôt être un fou pour son propre compte qu’un sage dans l’opinion des autres ! Moi — je vais au fond :

— qu’importe qu’il soit petit ou grand ? Qu’il s’appelle marécage ou bien ciel ? Un morceau de terre large comme la main me suffit : pourvu que ce soit vraiment de la terre solide !

— Un morceau de terre large comme la main : on peut s’y tenir debout. Dans la vraie science consciencieuse il n’y a rien de grand et rien de petit. »

« Alors tu es peut-être celui qui cherche à connaître la sangsue ? demanda Zarathoustra ; tu poursuis la sangsue jusqu’à ses causes les plus profondes, toi qui es consciencieux ? »

« Ô Zarathoustra, répondit celui que Zarathoustra avait heurté, ce serait une monstruosité, comment oserais-je m’aviser d’une pareille chose !

Mais ce dont je suis maître et connaisseur, c’est du cerveau de la sangsue : — c’est là mon univers à moi !

Et cela est aussi un univers ! Mais pardonne qu’ici mon orgueil se manifeste, car sur ce domaine je n’ai pas mon pareil. C’est pourquoi j’ai dit : « C’est ici mon domaine ».

Combien il y a de temps que je poursuis cette chose unique, le cerveau de la sangsue, afin que la vérité subtile ne m’échappe plus ! C’est ici mon royaume.

— C’est pourquoi j’ai jeté tout le reste, c’est pourquoi tout le reste m’est devenu indifférent ; et tout près de ma science s’étend ma noire ignorance.

Ma conscience de l’esprit exige de moi que je sache une chose et que j’ignore tout le reste : je suis dégoûté de toutes les demi-mesures de l’esprit, de tous ceux qui ont l’esprit nuageux, flottant et exalté.

Où cesse ma probité commence mon aveuglement, et je veux être aveugle. Où je veux savoir cependant, je veux aussi être probe, c’est-à-dire dur, sévère, étroit, cruel, implacable.

Que tu aies dit un jour, ô Zarathoustra : « L’esprit, c’est la vie qui incise elle-même la vie, » c’est ce qui m’a conduit et éconduit à ta doctrine. Et, en vérité, avec mon propre sang, j’ai augmenté ma propre science. »

— « Comme le prouve l’évidence, » interrompit Zarathoustra ; et le sang continuait à couler du bras nu du consciencieux. Car dix sangsues s’y étaient accrochées.

« Ô singulier personnage, combien d’enseignements contient cette évidence, c’est-à-dire toi-même ! Et je n’oserais peut-être pas verser tous les enseignements dans tes oreilles sévères.

Allons ! Séparons-nous donc ici ! Mais j’aimerais bien te retrouver. Là-haut est le chemin qui mène à ma caverne. Tu dois y être cette nuit le bienvenu parmi mes hôtes.

Je voudrais aussi réparer sur ton corps l’outrage que t’a fait Zarathoustra en te foulant aux pieds : c’est ce à quoi je réfléchis. Mais maintenant un cri de détresse pressant m’appelle loin de toi. »

Ainsi parlait Zarathoustra.

 

Ainsi parlait Zarathoustra

Traduction française par Henri Albert